Rien n’intéresse personne sinon l’imposture. N’oublie jamais que le soleil se transformera longtemps encore.
Tout m’avilie ici, prise là comme une nulle, à l’instant qu’un massacre entre voisins a lieu, en idiote de tortue verte sur le dos, sur ce sable doré, aux abords d’une Méditerranée si bleue.
Nous, vacanciers anglais, italiens, allemands, des touristes, regardons désemparés les simiesques chypriotes grecs et turcs s’entretuant en tous lieux autour depuis sept jours, de balcon en balcon dans les ruelles étroites, sur la rue, à l’hôtel, partout. Hommes, femmes, enfants, chiens, agneaux, tous y passent. Et tant qu’à prodiguer des semences de mort, bonjour le viol ! Rien que sous ce soleil d’août, l’éternel royaume est tout couvert.
Pour un suicide collectif entre clowns aux numéros, aux dogmes héréditaires, c’est drôlement bien orchestré. Shit de Chypre, choix vanté de destination plaisance pour l’été 1974, aura été mon impulsion jouissive la plus conasse, grandiose ! Je devrais exiger un remboursement. La station balnéaire de Varosha, que l’agence comparait à Cannes, l’hôtel Constantia qui ne fait pas ombrage à la plage, les restaurants, les cinémas modernes et les beaux et fougueux Chypriotes. Les photos ne donnaient pas dans le détail. C’est aujourd’hui l’accrochage entre copains copines. Une brutalité au nom de la liberté inaliénable de croire en peu m’importe le mirage, à grand renfort de sang. Une fête à l’imaginaire des hommes, un carnaval de destruction épicé d’hémoglobine. L’ambassade britannique, s’il y en a une, le port de Kyrinia, ne sont pas accessibles. Les fenêtres ne nous laissent voir par intermittence, de l’allée adjacente, que poussières et débris, landaus et sacs de peau éventrés. L’harde des dispensables que nous formons, nous nous sommes réfugiés dans les cuisines au sous-sol d’un hôtel voisin, envahi de soldats grecs qui colmatent et installent du matériel sur le toit. Certains membres du personnel autochtone sont avec nous. J’en éliminerais plusieurs. Ils ne s’en gênent pas, eux, et je n’ai pas de plaisir. Ce qui passe par nos regards me méduse. Notre minuscule enclave, épargnée du gâchis de la coexistence ambiante, par une sorte d’intuition immédiate de ce qui semble sincère et de ce qui ne l’est pas, cherche à se soutenir, à persister, malgré cette chape de béton armé tombée sur nos épaules. Je vois plus d’homicides et d’horreurs, au cours de cette longue insomnie sans voûte, que ce qu’on m’a dit pouvoir exister. À peine née, évacuée en Angleterre avec ma mère, au début de la Seconde Guerre mondiale, réexpédiée à Gibraltar à la fin de la boucherie. La laideur s’incruste. J’ai étudié comme une folle toute ma vie, je suis tellement hideuse et voulait briller. Face aux attaques mille fois quotidiennes, tuons nous aussi ! Ne pas faire gentiment l’anchois dans sa conserve, tout en regardant, sans agir, le couvercle se refermer et m’y figer définitivement. Ne pas rester là à me ronger les sangs, no way. Pour survivre, me voilà équipée en guerrière de fortune. Des lames partout où je peux en loger, une baïonnette ficelée au bout d’un morceau de bois. Trouver n’importe quoi de type carabine, un truc qui dirait boum bye bye. Ce n’est pas dans ce no man’s land que l’on recueillera mon cadavre, c’est hors de question ! Il n’existe aucun sauveur, je me sauverai. Sois présente jusqu’à la fin, hors de ce mouroir. J’en ai vu de la cinglerie, du chimpanzisme et de la pire humanité en trente-deux années. À Chypre, toutes bornes fuient et éclatent. J’hallucine les yeux ouverts, et que tout s’arrête en l’absence d’humains ! La vision doublée. J’y songe et vomis le ventre vide. Ne plus pouvoir manger et pourtant vomir sans trêve. Le faisandage des victimes parfume l’hôtel. Je ne me nourris que d’air poussiéreux, d’effluves et de breuvages, que je dilapide comme une Turque, comme une Grecque. Les amandes, les olives, rien ne passe. Quelle pose d’innocente à chier ! Prise, prise, prise entre plusieurs feux, tandis que s’étouffe mon souffle. Je suis une yanitas de Gibraltar en vacances, bordel ! Au sein de notre communauté de misère, à l’hôtel Doux Repos, on m’évite, on cherche ma proximité. Toujours seule au-dehors, je vais aux nouvelles, déniche des objets de première nécessitée. Mes complices ont peur et se fient à moi. Ils me respectent, me laissent tranquille de n’importe quelles inepties, se tiennent sages. S’y trouvent plusieurs chrétiens, quelques musulmans, des métis de je ne sais plus trop quels horizons, encore quelques estivants. Personne n’aborde la question de ma physionomie, aucun ne me touche et c’est bien ainsi. Sur ce corps d’aphrodite, maigrissant, écorché, repose ma tête repoussante, cette tragédie, une sainte farce collée à un buste, mon deuil perpétuel à la beauté. Résignée depuis toujours à devoir vivre à l’extérieur d’une quelconque romance. Ici, par besoin de silence ou par effroi, personne ne détourne les yeux. Je suis leur monstre, leur phénix, leur mère de survivance. Toujours le vacarme des balles, des explosions, des cris. Oh ! comment filer d’ici ? Il existe les deux bases militaires britanniques à l’ouest de l’île, ce qui ne m’avance guère. Je me sens cuite et le soleil d’août qui plombe n’est d’aucune aide. Tuer, piller pour encore être, afin d’éviter de me faire embrocher de façon abjecte. Le sentiment de tomber enlacée dans ce conflit qui se répand par jeu, sans but, comme un cancer qui gagne en puissance. J’écris retirée, au milieu des climatiseurs muets, seule dans cette pièce. L’arôme d’huile et ce silence des sens m’apaisent. S’y trouve assez de chandelles pour défoncer à jamais le cul du premier trouble-fête venu. C’est la paix. Ce cœur combustible pulsant dans cette poitrine, rouage en folie, puisse t’ il battre un jour pour un autre et que ce jour ne s’éteigne pas ni ne se perde en route. Mon histoire n’a pas d’avenir.
La nuit courage la lune blanche courage rouge glacée la terre fugitive courage.
L’équilibre durement gagné se perd. L’imagination déraillée sans cœur est sans problème au pouvoir. C’est le règne du n’importe quoi, l’absence de tous sens. Il n’y a pas d’humanité. Nous sommes des choses. Plus de joies, plus de craintes, plus d’espoir, Stella morte. Une éclipse, pétrifiant qui ose affronter mes yeux. Hantée par une sécheresse tant de fois ignorée. Quelque chose me mène. Je ne suis pas différente des autres Hommes. Tout comme ceux qui guettent aux abords, j’oscille entre une aridité immonde et une cohésion ancienne, une épouvante paradoxale, une attraction vers l’obscurité mirifique, en totale insensibilité. Rester réellement lucide ; pourtant existe une envie tout externe qui clairement me contamine. Je surprends Stella, matière pensante, à perpétuer la violence avec désinvolture. Cette fragmentation m’exaspère ! comme si d’une seule personne en émergeait deux: alors mon calcul serait deux donne un et tout m’est égal. De la balance résulte mon expulsion de la tanière. Où se terrent les émotions ? À l’extérieur, on me fuit comme le danger. J’agis avec la délicatesse d’un fouet. La fuite est mon objet, s’aiguisant, se dilatant. Oh orgueil ! je dispose depuis ce matin d’un pistolet avec des balles par-devant des évènements, un truc américain à faire sauter des synapses comme ça, aidant à calibrer mon départ. Les personnages incarnant la folie d’autrui sont piétinés. J’exalte, ma hargne peut éclater dans toute sa magnificence sobre !
Cerner à Varosha. Nicosie est inaccessible. Où est la porte de sortie, cette fragile lucarne, ce ciel privé de jets Phantom ? Vers où avancer ? Mes pores procède vers un exutoire, en vraie machine de chair et d’os, sans pleurs et sans regret. Du dehors comme du dedans ne me parviennent que relents de pisse et de merde, de menstruation sans nettoyages. L’île est un vêtement souillé, oublié en tas. Varosha se dégrade en poussières jonchées, linceul oublié. Une odeur tellurique, visqueuse, rance à déglutir, de sang mélangé à la saleté, au sable et aux cendres, forme des allées de boue, un sol poisseux que j’emprunte, voie glissante sur laquelle une fuite se promène. Gibraltar, Londres, ne peuvent tenir lieu de maison.
Enfin ! Que de longueur ! se rappliquent les Nations Unies. Déjà plus d’un mois ! Les cartes de l’argent ont dû être bien battues. Ce feu d’artifice made in US of fuckin’ A, soutenu par les banques, essuie probablement des pertes de popularité ternes. Il faut patrouiller l’irrationnel afin de maintenir la fiction d’une alliance humanitaire. Oui, l’ordre absout la cupidité. Et voilà les négociations éthérées de retour à la paix bancale avec dans le ciel les avions et la DCA sur les toits, les informations contradictoires, la violence engrossée, les viols et les meurtres, les bombardements, les soldats de tous poils, les trous de balle auxquelles ma peau contribue désormais avec un certain entrain, un certain enthousiasme ! Les obstacles gardent en mouvement, pour le meilleur et pour le pire, au profit de l’Armée Stellaire. Stella ! tu donnes de toi à voir une loque effrayante agissant en terreur. Le Traité de Versailles, quelle engeance ! que de certitudes ! La mer tout près s’évanouit sous les vacarmes, ses tympans crevés. Fin aux êtres humains ! qu’on ne conserve sur cette planète que la flore, l’oxygène. Perdue, déboussolée dans un dilemme, au nord du nord du corps, au sud du sud d’une étincelle.
Que se suspende le temps et que par amour apparaisse un refuge rompant avec ce passé ! Nul endroit n’est chez nous, je viens d’un rocher où mes racines ne peuvent creuser. Chez nous ne peut être ce tombeau familial au milieu d’un détroit. Personne ne s’occupe de mon sommeil. Jamais de baisers tendres. Je veux de nouveau éternuer lorsque j’aspire les pollens. Un manque pour personne.
Ildico, ce matin, a trouvé sa troisième fille ensanglantée. Il lui reste encore deux garçons. Le mari est disparu. Tout me bouleverse ici. Qu’une aube vienne ! Stella tu es mutilée de ton moi scintillant, c’est tout.
Mon acharnement à sortir de ce micmac n’a pour socle que mots vides et creux, une pure perte. Trop de fougue, de colère. Mon tourment est apparent malgré tous mes efforts à donner une impression de tranquillité. Change ton épiderme en pierre mouvante, implacable dans ses volontés.
Nous sommes en septembre et un cessez-le-feu est imposé. Les forces internationales déblayent et s’activent sur ce qu’ils nommeront désormais la Ligne verte, ligne médiane de la haine. Une ligature de paix, oblique comme une chute. Une poudre de perlimpinpin déposée voilant toute clarté, une ligne brisée de dépits. Les idiots de Turcs au Nord, les imbéciles de Grecs au Sud. Je m’accroche à ce passeport britannique comme à un trésor, le montrant aux militaires anglais croisés au long de ces remparts factices s’édifiant en valeur absolue de civilisation. Stella, toi farouche furie, acharnée, impie et méthodique, comment peux-tu être si seule ? J’ovule encore. Ma respiration est ce cordon ombilical touchant Terre. Que pousse en moi une fusion corporelle prismatique, un fruit suivant une fleur, un conte de fées, oh oui ! Que ces seins servent une fois au moins en toute sincérité aimante ! De l’enfant que j’appelle in petto, je ne suis présentement que les yeux, les oreilles et le souffle, son espace de chair inhabitable, me cherchant, me sondant, comme si ces deux pieds foulaient chacun son propre demi-cosmos. Reste encore à sauver une histoire d’amour n’ayant toujours pas germé. Tout n’est autour que décès. J’écris comme une violente fièvre s’acharnant sans cachets dans une véritable intempérie de ne pouvoir parler à quelqu’un. Je ne peux sans cesse me confier qu’à un poignard, y faire exploser mes frayeurs ! Cet enfer trop réel, ouste ! La métempsycose est une sale connerie ! La prochaine fois, renaître en plante sauvage, éloignée de toute civilisation, bouffée par un herbivore, digérée, déféquée, transformée en humus nourrissant d’autres plantes.
Le soleil se transforme toujours chez toi jusqu’au désastre final.